Être vendeuse, ça paraît simple en soi, enfin dans le sens où on ne teste pas tes capacités intellectuelles mais tes capacités à ressentir la cliente potentielle.
Pour cela il te faut être accueillante (même quand t'es en train de taper la discut' avec ta collègue), dynamique (surtout quand un yacht de Brésiliennes débarque), souriante (quand tu vois la parure de bijoux de Madame et la montre de Monsieur), disponible (même quand tu rêves juste d'aller à la plage et de sortir de ces 4 murs). Un brin psychologue (réussir à faire comprendre que Non Madame le XS ça sera tooo small for you, sans employer une seule fois le terme "petit" et "serré").
Sans oublier une touche de mythomanie (Mais of course que tu peux porter ça en soirée...c'est sooo tendance!! Surtout si c'est une soirée déguisée...)

Être vendeuse à St Barth c'est avoir une clientèle de Luxe.
Donc à des années lumières de la vraie vie (du moins la tienne) ce qui t'oblige à avoir un comportement complètement différent de si tu devais vendre un Top chez Pimkie. D'une part il n'y a pas du tout le même enjeu (ayant un pourcentage sur mes ventes) et d'autre part tu es obligée de t'adapter à leur mode de fonctionnement. Dire oui à tout. Tout le temps.

Un jeu d'enfant en somme... sauf si je mets de côté l'aspect primordial d'une bonne vendeuse qui est : faire la dinde!
Faire la dinde est indispensable au déroulement d'une bonne vente. Sourire n'est pas suffisant. La cliente a besoin que tu glousses pour acheter. Que tu la flattes, la valorise, lui donne confiance, quitte à lui mentir puisqu'elle n'est pas dupe au fond. (quoique...)

Il te faut garder ce leitmotiv en tête: glouglou = sourire niais + regard bovin.

Tu fais la dinde face à des femmes qui sont atteintes de la maladie du siècle, j'ai nommé l'achat compulsif.
Pour se sentir belle et vivante une femme aime dépenser.
Cherchez pas, y'a aucun rapport.
Et c'est pas le sujet du jour. Non parce que quand même, comment peut on prouver que dépenser le PNB du Bangladesh en une journée pouvait rendre belle et vivante?
Ou à ton échelle, et la mienne aussi, comment devoir bouffer des nouilles pendant 3 semaines parce que t'as dépensé la moitié de ton salaire dans une paire de chaussure pouvait te rendre la vie plus facile?
Au mieux t'es contente 5 minutes parce que "graaaaaave que ces chaussures sont trop faites pour toi" (ce sera le seul argumentaire censé à cet achat qui va te ruiner) et au pire tu vas prendre 3 kilos parce que l'abus de coquillettes est dangereux pour la santé.
Trop long à expliquer et je ne m'y connais pas assez sur le sujet, c'est pour ça que je vous parle de la version vendeuse.

Mais revenons à nos dindons...

Tu fais la dinde donc, en parlant chiffon à longueur de journée, (C'est siiiiiiiiii doux la soie hein?? Et le coton il gratte pas trop??) alors qu'il y a encore quelques mois tu faisais à peine la différence entre une soie georgette et une soie crêpe. J'connaissais bien la Suzette mais ça ne m'a pas servi à grand chose.

Tu fais la dinde face à des névrosées qui pèsent 3 cacahuètes et qui se plaignent qu'elles sont bien trop grosses pour ce modèle, (alors que c'est le modèle que toi tu portes aujourd'hui d'où un élan de glouglou) ou encore face aux lamentations de la pleine aux as qui a des remords parce qu'elle a acheté pour l'équivalent de 3 fois ton salaire dans 5 robes. (glouglou²)

Tu dois glousser à tout va, même quand une Russe a décidé que tu comprenais sa langue et te dis (tu le devines grâce au fait que tu était une killeuse en Pictionnary ) que c'est trop court, trop long, trop!
A ce stade j'atteins le Glouglou désespéré.
Elle te pose une question et attend sa réponse forcément.
Elle pourrait te parler de la situation économique du Kazakstan ou encore te donner son code de carte bancaire que tu n'aurais rien compris.
Tu ne parles que (et c'est déjà pas mal) anglais et espagnol. Et une Russe qui parle anglais c'est un peu comme si ta grand mère se mettait à la langue de Shakespeare, version roulage de R.

Mode dinde toujours, quand une Ricaine (fin saoule ou sous Prozac, voire les deux) n'a pas envie d'essayer en cabine mais au beau milieu de la boutique, étant exhibo ou trop imbibée, et se trimballe avec un sein en dehors du soutif, la robe coincée dans la culotte et veux aller montrer à son cher husband qui est resté dehors.
Tu hésites à l'informer que certaines parties de son anatomie sont à la vue de tous, mais finalement tu glousses intérieurement et attends qu'elle revienne.
Le mari étant souvent décisionnaire du "ok get it" tu espères de tout coeur qu'il ne soit pas resté dans la Cour mais qu'il soit allé faire un tour avec ses copains riches, et que ton argumentaire à deux balles sera suffisant pour la faire repartir avec la robe sur les fesses (mais fesses cachées et sein remballé).
"Mais of course que ce vert caca d'oie vous sied à ravir M'dame, et même que vous êtes pas si serrée que ça dans votre robe. Comme ça au moins vous n'avez pas à penser à vos seins, ils resteront bien à leur place".
J'avais prévenu j'ai un argumentaire à deux balles, mais elle est finalement repartie avec la robe vert caca d'oie! Qui a dit que la richesse définissait un goût démesuré pour les belles choses?

En bonne dinde que tu es, tu te dois de représenter l'image de la marque.
Pour se faire tu enfiles tous les matins ton petit uniforme (robes en soie, toutes hyper courtes et/ou transparentes) ce qui te vaut à longueur de journée des "oooh z'êtes too adorabeul" de ses Dames ou des relookage de mes guiboles et/ou de mes nénés par ces Messieurs, qui eux restent un peu plus discrets (les messieurs pas mes nénés!).
Alors tu y vas de ta petite courbette et tu glousses une fois de plus.
En même temps tu profites, y'a pire comme "uniforme". Chez Jojo La Frite t'avais la casquette et la polaire rouge et blanche! C'est moins glamour tout de suite.
Sauf que par moment, le compliment te mets dans une sale situation.
Il s'agit du compliment de la fameuse cliente petite-dodue qui veut à tout prix le modèle que tu portes.
C'est là où tu te figes.
Les yeux compatissants.
La tête sur le côté.
Le sourire pincé.
Tu arrives malgré tout à la caler en cabine avec ledit modèle dans une main, tout en attrapant le modèle spécial petite-dodue dans l'autre main.
Quand ce n'est pas toi qui dois filer dans le placard enlever cette fucking robe et la jeter à ta collègue, qui du coup va continuer la vente.
Puisque ce matin, oui tu as mis La robe qu'on n'a plus en stock. Bravo.
Tu passeras donc toute la vente, à moitié à poil dans le placard, en espérant que la petite-dodue ne veuille pas te dire au revoir en partant. Au moins tu n'aura pas eu à glousser.

Parce qu'il y a des jours où faire la dinde t'épuise. Où tu as juste envie de toutes les foutre dehors, de ne plus avoir à supporter leurs manières de mal bai****, leurs parfums au patchouli, leurs talons qui claquent. Leurs mines refaites et leurs seins qui dégueulent. Leurs cartes de crédit qui défilent, toutes plus épaisses les unes que les autres. Qu'un jour t'as failli en casser une en la passant dans la machine et t'as eu la peur de ta vie.
Tu es épuisée de devoir faire semblant. Semblant de trouver ça normal de dépenser autant. Semblant de la trouver magnifique alors que ses yeux sont vides. Semblant de comprendre.
Semblant d'être là alors que ta tête est ailleurs...

J'suis pas une dinde bordel, mais il me reste 2 mois à glousser...